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Ce blog est celui de Musica, festival international de musiques d'aujourd'hui de Strasbourg
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5 oct 2012

ROBERT WILSON
La rencontre flash

Son cardiologue lui conseilla de se préserver mais, amoureux de la scène, Robert Wilson a souhaité honorer son contrat et présenter sa Lecture on Nothing. En retard d'une quarantaine de minutes avant de monter sur scène, il reste entouré de son équipe pendant que le public attend, impatiemment. Personne ne sait ce qu'il se passe en coulisses, Robert Wilson précède aux ajustements jusqu'au dernier moment, et même un peu après. Assister à ce spectacle pour lequel il nous fait sentir tout son engagement, entendre John Cage revivre à travers lui, donne à cette performance une force phénoménale.

Je savais qu'il serait impossible de l'interviewer et m'y étais résolu, pourtant à la sortie de la scène les espoirs semblent renaître. Toute l'équipe est réunie dans les bureaux au Conservatoire, fébrile. Viendra ? Viendra pas ? Alors que je m'apprête à partir, le voilà qui traverse la porte, sourire vissé sur le visage. On l'applaudit, un peu ébloui par l'électricité qui entoure le personnage. Le voilà qui s'installe sur le canapé, répond aux questions des curieux et intéressés de bon coeur. L'échange part dans tous les sens, comme un ami à qui l'on demanderait des nouvelles.

A propos de sa représentation, il dit : "J'avais des vertiges, mais l'ivresse du jeu m'a fait tenir". Il continue : "J'ai vu des jeunes dans la salle, vous croyez qu'ils ont lu _Silence de John Cage"_ - d'où est issue Lecture on Nothing. - On lui répond qu'on ne pense pas. "Ils devraient le lire, pour moi c'est une Bible, je suis subjugué par la puissance de ce livre et par les idées qu'il présente." Puis, il s'arrête et s'amuse :_ "Vous savez, même dans mon entourage, certaines personnes ne savent pas qui est John Cage. Moi, à chaque fois que je m'en souviens, je le vois là, souriant. Il transpirait la joie de vivre. Au début du spectacle, il y a une enveloppe sur l'écran, quelqu'un a écrit une lettre à John Cage mais me l'a en fait adressée. J'ai trouvé ça incroyable."_ Puis, il passe du coq à l'âne. Il parle de la parution du livre Einstein on the Beach reproduisant en fac similé le carnet de dessin de Robert Wilson, le storyboard de l'oeuvre et les notes originales de Philip Glass, il dit : "Un jour, j'ai vu un encéphalogramme d'Einstein, ça m'a impressionné parce que ça part dans tous les sens. Ça commence par une ligne plate et continue, et puis ça continue en lignes fragmentées un peu partout." Il rit, à gorge déployée même. D'Einstein, il passe à Gertrude Stein, une influence majeure. Il raconte : "Vous savez, il y a une réponse d'elle qui m'amuse beaucoup. Un jour on lui a demandé : _"Que pensez-vous de l'art moderne ?", elle a répondu : "J'aime le regarder". C'est aussi simple que ça."_

Si Robert Wilson revient sur ses influences, il a travaillé avec de nombreuses personnalités aussi différentes que son travail polymorphe et inspiré : Tom Waits, Philip Glass, Marina Abramovic, Allen Ginsberg, William S. Burroughs, Lou Reed, et il a rencontré Samuel Beckett à plusieurs reprises. Pour autant, il est ouvert aux musiques actuelles et avoue même vouloir travailler avec Jay Z. Avant de concrétiser cette idée folle, il présentera à Berlin en avril prochain le spectacle Peter Pan préparé avec le duo freak folk CocoRosie et qui sera interprété par le Berliner Ensemble. Une preuve, s'il en est de l'ouverture des pointes de l'expérimental, sous toutes ses formes, aux musiques actuelles. Avant de repartie pour Münich pour un rendez-vous urgent avec son cardiologue, il s'exclame d'ailleurs : "Il serait temps que les institutions ravalent leur fierté, et qu'elles s'ouvrent aux jeunes, ils ont des idées et des conceptions extraordinaires. J'adore CocoRosie, et je continuerai à monter de tels projets."

Puis, il s'éclipse. Avant que je ne passe la porte du Conservatoire, je le retrouve assis dans le hall dans la pénombre, je lui fais preuve de mon respect face à ses idées ouvertes et à ses performances. Il me remercie et me sert la main : "J'espère que vous m'inviterez à nouveau."

Cécile Becker

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