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Ce blog est celui de Musica, festival international de musiques d'aujourd'hui de Strasbourg
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24 sept 2013

Mario Caroli : « Je vis de musique, c'est le seul air que je puisse respirer. »

Ce soir la tournée de l'Orchestre philharmonique de Strasbourg s'achève au Palais Universitaire de Strasbourg. Sous la direction de Baldur Brönnimann, l'OPS interprète le résultat de la résidence de la compositrice finlandaise Kaija Saariaho, mais aussi les œuvres d'Edvard Grieg, Jean Sibelius et Magnus Lindberg. Une musique nordique et lyrique relevée par la flûte du Strasbourgeois Mario Caroli. Il nous raconte le concert et nous parle de lui.

Comment se sont passées les répétitions avec l'OPS ?

Elles se sont très bien passées, l’orchestre a eu une approche très naturelle à la pièce. Je suis particulièrement ravi de jouer à cette occasion avec l’OPS car, bien que vivant à Strasbourg depuis 12 ans, c’est la première fois que je joue en soliste avec eux, dont beaucoup sont mes collègue au Conservatoire de Strasbourg. Cela fait bizarre de jouer régulièrement avec des grands orchestres de toute la planète et pas avec l’orchestre de la ville qu’on aime et où l'on vit. J'espère que cette première ne sera pas la dernière !

Pouvez-vous nous raconter ce concert ?

Aile du songe est sans doute l'un des concertos les plus beaux du répertoire. Il regorge de la poésie. Chaque note est chargée d’une sensibilité hors du commun, fruit d’une personnalité musicale hors normes. Je suis particulièrement fier de défendre des pages telles que celle-ci, car cela désincruste quelque part le cliché d’instrument aussi léger que superficiel collé à la flûte. Donc, rien de tout cela ici : il n’y a que de l’intensité. Bien sûr, il y a aussi des moments de virtuosité, mais, dans une vue générale, c’est l’intensité qui l’importe. Kaija a été inspirée par Saint-John Perse, Prix Nobel, est ses réflexions époustouflantes sur les oiseaux. Cela n’est pas la première fois que Kaija opère un lien entre Saint-John Perse et la flûte : déjà en 1982, elle avait composé une pièce appelée Laconsime de l’aile (pièce que je joue en moyenne une quinzaine de fois par an), qui commence par la déclamation d’une texte de Perse par le flûtiste lui- même. Tout comme Saint-John Perse, Kaija ne se borne pas ici à une imitation ou, même, à une orchestration du chant des oiseaux. Si Perse utilise un langage fort abstrait, métaphorique et multidimensionnel (« Aile falquée du songe, vous nous retrouverez ce soir sur d’autres rives ! ») pour décrire le vol des oiseaux, les lignes aériennes qu’ils tracent dans le ciel ainsi que leur conquête de la pesanteur, Saariaho utilise la légendaire flexibilité du timbre de la flûte pour décrire des paysages aériens où la flûte est comme un oiseau solitaire planant sur les différents paysages tracés par les cordes, l’harpe et les percussions tout en y projetant son ombre. Le concerto s’articule en deux grandes sections (« Aérienne » et « Terrestre »), chacune desquelles est articulée en, respectivement, trois et deux mouvements. Dans l’Oiseau Dansant (la première partie de « Terrestre »), Kaija s’est inspirée d’un conte aborigène d’un oiseau qui apprend à danser à un village tout entier. Et dans le final, la musique est comme une filigrane transparente, à la fois extrêmement fragile et lumineuse. La structure du concerto est due, elle aussi, à Saint-John Perse : « Dans sa double allégeance, aérienne et terrestre, l’oiseau nous était présenté pour ce qu’il était : un satellite infime de notre orbite planétaire ».

Comment se passe la collaboration avec Baldur Brönnimann ?

Celle-ci aussi a été une très belle rencontre : je l’ai trouvé à la fois très efficace et très exigeant, et j’ai remarqué chez lui une approche très scrupuleuse à la musique contemporaine, une volonté d’en mettre en valeur tous les détails et un grand respect du texte. Cela n’est pas toujours le cas chez les chefs d’orchestre. Il est jeune, et cela confirme bien que les nouvelles générations ne font pas trop de différence entre les styles de musique. Il prend beaucoup plus au sérieux la musique contemporaine que les générations précédentes, il est animé par un souci de précision qui manquait souvent aux interprètes des générations précédentes. On s’est donc rencontré sur un terrain commun qui nous a vite rapprochés.

J'ai lu que vous passiez « avec un grand naturel de la musique ancienne à la musique contemporaine », est-ce une nécessite de passer d'un genre à un autre ?

Si vous entendez le mot « nécessité » comme « besoin naturel », alors la réponse est oui, tout à fait. Pour moi, il n’y a jamais eu de barrières entre les styles ou les genres musicaux. Moi j’aime la musique, je suis un passionné ! Je vis de musique, c’est le seul air que je puisse respirer. A partir de cela, tout ce qui me plaît en musique devient un véritable moteur vital. Et comme je suis très gourmand, je suis toujours à la recherche de choses qui me plaisent, jusqu’à m’obséder parfois (c’est le cas du concerto de Kaija). Mais, comme je ne suis pas une boîte de tomates, on ne me retrouve pas toujours dans le même rayon au supermarché ! Parfois je passe aux légumes, parfois à la viande, parfois aux boissons…. Si une pièce me plaît, voilà que je la suis et je me laisse emporter par elle jusqu’à là où elle veut. Je n’ai pas d’explications à cela (devrais-je en avoir ?) : je suis la musique sans raison autre que la joie effrénée engendrée par l’amour et le respect que j’ai pour elle. Pour le reste, je suis comme un gamin suivant les cerf-volants.

Vous croisez votre pratique avec une grande passion pour les cultures : philosophie, cinéma, etc. militez-vous pour l'ouverture des musiques contemporaines ?

Je n’ai jamais milité pour rien dans ma vie. Etant un véritable passionné, j’aurais bien du mal à imposer, en militant, mes choix aux autres. Je fais ce que j’aime : ceux qui aimeront autant que moi, feront peut être les mêmes choses que moi. Je n’ai jamais défendu « à priori » la musique contemporaine. J’ai toujours défendu ce que j’ai aimé et ce que j’aime. Je n’ai pas d’arguments pour expliquer ce que j’aime, car on n’a pas de mots pour expliquer pourquoi on aime, dans l’art comme dans la vie. L’amour est une épiphanie, une révélation, un « Thaumazéin » comme le disaient les Grecs. Cela ne s’explique pas, c’est une évidence, c’est donc quelque chose pour laquelle on n’a pas besoin de militer. Il se trouve que j’ai été souvent séduit dans ma vie par des compositions contemporaines pour flûte, et je les ai incorporées dans mon répertoire et mes récitals. Il se trouve aussi que beaucoup de ces grands compositeurs contemporains sont devenus des amis, des admirateurs même, et ils m’ont fait l’immense honneur de me dédier leurs œuvres solistes et leurs concertos. C’est un privilège inégalable que de pouvoir mettre une petite pierre si personnelle dans l’évolution du répertoire de l’instrument. Cela dit, je le répète, cela ne signifie pas militer pour quoi que ce soit. Vous l’aurez compris : c’est quelque chose de beaucoup plus précieux et personnel, tout comme l’amour….

Vous avez même écrit une thèse sur L'Antéchrist de Nietzsche, comment sa philosophie pourrait-elle influencer sur votre musique ?

Elle ne l’influence point. A la limite, elle a influencé ma vie, certains choix, une certaine vision du monde. A travers cela, peut-être, elle arrive dans ma musique, car, effectivement, l’interprète est une personne comme tous les autres, le résultats d’une stratification d’expériences et de cultures, mais avec un talent qui le différencie de la plupart des autres, c’est-à-dire la capacité de « régurgiter » sa propre personnalité par le biais de son propre jeu et être ainsi capables de faire résonner des états d’âme et ses émotions qui appartiennent à tous mais qui restent coincés dans la plupart d’entre nous.

Pourquoi la flûte ?

Je ne saurais pas vous le dire. Je crois que la flûte a toujours été cachée dans un recoin dedans moi où elle a dormi pendant quatorze ans, quand je l’ai enfin réveillée. Vous savez, j’ai eu mon diplôme de soliste cinq ans après avoir mis pour la première fois les lèvres sur l’instrument, j’ai commencé à quatorze ans et deux ans plus tard je jouais le « Chant de Linos » de Jolivet, qui est une des pièces les plus difficiles du répertoire: étudiant, je n’avais pas l’impression d’apprendre à jouer de la flûte, mais de dépoussiérer quelques choses qui était déjà là, quelque part dans le subconscient, où, peut-être, dans les traces mnéstiques d’une vie précédente, qui sait ? En tous les cas, c’est comme si mes doigts et ma bouche gardaient le souvenir de cet instrument et de cette musique. Comment voulez-vous que je vous explique cela ?

Propos recueillis par Cécile Becker

Crédit photo : © Piero Colucci

Orchestre philharmonique de Strasbourg, en concert ce mardi 24 septembre à 20h30 au Palais Universitaire de Strasbourg

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