À propos

Ce blog est celui de Musica, festival international de musiques d'aujourd'hui de Strasbourg
Abonnement flux RSS Musica en photos

30 sept 2013

PIERRE HENRY
Magique, fou, génial

Jeudi dernier a eu lieu le concert très attendu de Pierre Henry, co-fondateur des musiques concrètes avec Pierre Schaeffer. Entre pièces plus classiques et instants actuels, émotions et sourires, sonorisation extraordinaire et diffusion d'un documentaire, pas de quoi s'ennuyer, plutôt de quoi s'extasier!

Entrez la légende de l'image

Il fallait venir un peu plus tôt que d'habitude, enfourcher son vélo, prendre sa voiture ou bien choisir le bus pour se rendre à la salle des fêtes de Schiltigheim : déjà le concert de Pierre Henry a une légère odeur de voyage... Nous voilà sortis du centre ville et de nos habitudes. Hasard - et surtout pour l'analogie -, cette fois, c'est Paul-Henry, un ami, qui m'accompagne pour assister au concert de Pierre Henry. Parenthèses ouvertes et aussitôt fermées. Pensant que la salle des fêtes serait plus proche, nous arrivons quelques minutes en retard dans une salle à moitié plongée dans le noir. Seuls les éclairages de la scène nous aident à atteindre des sièges libres. L'organisation de la salle est inédite : Pierre Henry est placé au centre et fait face à la scène, emplie d'une forêt de hauts-parleurs de tailles différentes. Comme nous le découvrirons dans le documentaire d'Eric Darmon et Franck Mallet : Pierre Henry ou l'art des sons, Pierre Henry se voit comme le chef d'orchestre de ses propres instruments et imagine les hauts-parleurs comme ses musiciens.

Entrez la légende de l'image

Il débute par Une Tour de Babel, composée en 1998 et revisitée pour le festival Musica tout spécialement. Le programme indique un voyage entre prologue, briques et bitumes, transe et entre autres, démolition. Il faut un peu de temps pour se laisser imprégner par l'ambiance pour le coup très contemporaine et atmosphérique. On ne sait d'ailleurs pas très bien si l'on doit regarder Pierre Henry agiter sa table de mixage et Bernadatte Mangin, son assistante, assise à côté de lui et presque immobile, ou la scène changeant légèrement de luminosités. Au fur et à mesure de l'avancement de la pièce, l'on finit par se laisser happer, l'on regardera ce que nos yeux veulent bien regarder : la scène, presque hypnotique, au bout d'un certain temps, l'on devinerait presque les hauts-parleurs bouger ou Pierre Henry, fascinant, penché sur son instrument. Elisabeth, membre du public nous confiera : « A l'écoute de la première oeuvre, j'étais toute ouïe. Tout se jouait au niveau de la perception sonore. » Car si la scène met en avant des hauts-parleurs, tout le public est également entouré d'enceinte. Pour schématiser, c'est un peu comme si l'on regardait un film en 100.1 au lieu du 5.1... L'effet est autant étrange que superbe : l'on se surprend à chercher la source sonore, l'on se retourne sur un souffle, l'on regarde sur le côté pour vérifier si la basse que l'on vient d'entendre n'est pas en train de prendre vie.

Entrez la légende de l'image

Et puis l'oeuvre prend fin sous les applaudissements de l'assistance. Pierre Henry met quelques secondes à sortir de sa musique. Se retourne sur sa chaise plusieurs fois visiblement ému de tant d'attention. Il plaque sa main contre sa bouche et se laisse abattre par les applaudissements avant de repartir pour ses loges, juste le temps que l'on puisse apprécier le documentaire d'Eric Darmon et Franck Mallet.

Entrez la légende de l'image

Le premier entracte - et la prise d'assaut du bar - me laisse le temps de constater que le public est complètement différent des autres concerts : toutes les générations sont représentées. Un jeune garçon demande à son père : « Alors, ce qu'on vient d'entendre, c'est de la musique contemporaine, c'est ça ? Je me demande comment ils peuvent écrire ce genre de musiques, je ne comprends pas bien. » Plus loin, un groupe trentenaire attend impatiemment Fantaisie Messe pour le temps présent. Un tout petit peu plus loin encore, je retrouve quelques habitués : parmi eux, Elisabeth qui m'avoue : « Je suis surprise par ce concert, mon écoute est complètement modifiée. Là, pendant l'entracte, je me suis surprise à écouter le brouhaha du public. Musica m'aide à sortir mes antennes. »

Entrez la légende de l'image

Pas le temps de se laisser distraire, le documentaire commence. L'on découvre là toute la trajectoire de Pierre Henry, des allers-retours entre sa bibliothèque impressionnante de sons, entre ses derniers et premiers concerts et des focus sur son tempérament au quotidien. L'on sourit, l'on s'étonne. Et surtout, l'on comprend sa relation presque fusionnelle avec ses sons et la sonorisation. Un regard complet d'Eric Darmon et Franck Mallet sur un compositeur génial.

Deuxième entracte. L'excitation du public monte, enfin, nous allons découvrir ce que Pierre Henry a trafiqué sur sa Messe pour le temps présent créée en 1967 pour le festival d'Avignon et un ballet de Maurice Béjart. Celle-là même d'où est issue le Psyche Rock de Fatboy Slim (au passage, les coïncidences ont voulu que le DJ et producteur se produise à au festival de l'Ososphère le lendemain !). Avec Paul-Henry, nous décidons donc de rentrer un petit plus tôt dans la salle pour trouver une place de choix et pouvoir profiter de la sonorisation. J'apprends par l'équipe du Festival que Pierre Henry a effectivement été très ému de l'accueil du public et qu'il n'attend qu'une chose : remonter sur scène. Alors le revoilà, pimpant. Les lumières s'éteignent et les premiers "pouics-pouics gris-gris" (mon interprétation des premiers sons de la Messe pour le temps présent) résonnent. Quel joie de reconnaître enfin un morceau de musique contemporaine interprété en live ! De cette oeuvre initiale, je ne reconnaîtrais pourtant que quelques sons et mélodies, l'oeuvre ayant été remixée par Pierre Henry pour l'occasion. Et là : surprise totale. Ce grand monsieur de 85 ans s'est totalement laissé inspiré par toute la scène électronique actuelle : l'on passe de la dance, à la house, à la disco, à la minimale, au psychédélisme. C'est hallucinant ! Presque toute la palette des musiques électroniques est explorée. Les membres du public de la génération 80-90 sont ravis, les plus anciens, au choix : se laissent porter (l'on verra même un membre de public danser, seul, au milieu de la salle) ou bouchent un peu leurs oreilles. Il est vrai que l'on a pas toujours l'habitude de ce genre de sons à Musica, mais que c'est bon ! 45 minutes plus tard : la fin.

Entrez la légende de l'image

Salve d'applaudissements, standing ovation, sifflements enjoués, ça déborde d'enthousiasme et l'on ressort ravis d'avoir assisté à ce concert avec la sensation d'avoir profité d'un moment assez unique. A la sortie de la salle, les discussions fusent, les sourires sont affichés quasiment sur tous les visages. Un grain de folie pour un moment de pur bonheur, bravo monsieur Pierre Henry !

Cécile Becker Crédit illustration : © Yann Mollas-Weber Crédits photos : © Camille Roux

comments powered by Disqus