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Ce blog est celui de Musica, festival international de musiques d'aujourd'hui de Strasbourg
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2 oct 2013

MEMENTO MORI
Etrange...

Mardi 1er octobre à 20h30 a eu lieu la représentation du spectacle de Pascal Rambert : Memento Mori. Très bien critiqué par la presse, Memento Mori présente une mise en scène basée sur le clair/obscur m'avait beaucoup intrigué. Retour sur un moment étrange.

Le public est moins nombreux que d'habitude dans le hall de la Cité de la Musique et de la Danse. A tel point que j'ai la sensation d'être l'une des heureuses élues à assister à ce spectacle. Pourquoi ? Il faut être suffisamment près et bien en face de la scène pour réussir à capter toutes les subtilités du spectacle, ainsi beaucoup de sièges deviennent presque inutiles. Avant d'entrer dans la salle, Mafalda Kong-Dumas, la secrétaire générale du festival prend le micro, elle nous demande de bien éteindre nos téléphones (vibreur et mode avion proscrits), de ranger montres et bijoux éventuellement fluorescents bien au fond de nos sacs et elle s'assure enfin qu'aucun claustrophobe ne soit trop inquiété du fait d'être plongé dans le noir. Heureusement pour nous, aucun claustrophobe ne se manifeste. Ceci dit, ces précautions commencent un peu à m'inquiéter. A y réfléchir, peu de personnes ont déjà été plongées dans le noir absolu, et je dois avouer que cette perspective m'angoisse un peu... Mais vous étant totalement dévouée, chers internautes, je fais fi des mes angoisses et m'engouffre dans la salle.

Assise, je tends l'oreille. Étrangement, j'ai l'impression que ce spectacle intimide l'auditoire. Les spectateurs sont plutôt calmes, intrigués et attendent le début du spectacle avec de multitude de questions : « Chéri, tu crois que je vais supporter ? Je vais me mettre en bout de ligne, on ne sait jamais. ». Et puis, d'un coup, les lumières de la salle s'éteignent, nous laissant seuls avec trois projecteurs braqués sur nous qui s'éteignent lentement, très lentement. A tel point qu'à force de les fixer, je m'imagine des sortes de grandes bouches, avec des dents prêtes à nous engloutir, je me figure l'enfer avec ses lumières brûlantes. Mais en même temps, je me raccroche à ces quelques minutes de lumière qui me sont encore offertes avant...le noir absolu. Voilà.

Première réaction : le stress me donne envie de rire. Je gigote sur mon siège, un peu gênée. J'entends des membres du public faire de même. 5 minutes après, ou peut-être deux, je ne sais pas – rapidement la notion de temps disparaît -, je vois une forme lumineuse. Mais je n'en suis pas vraiment sûre. Est-ce mon œil qui me joue des tours ? Qu'est-ce que c'est ? Vrai ? Faux ? Je me penche sur mon siège, plisse les yeux, ferme les yeux puis les rouvre. Plus de formes. Ah si, une autre, à gauche. Le son qui entoure ce tableau me fait penser à celui du battement d'un cœur de bébé que l'on entendrait grâce à une échographie. Je me laisse complètement imprégner par cette idée, et les formes lumineuses deviennent des fœtus. Quelques secondes plus tard, je change d'idée : peut-être que ce sont des fantômes. Comme ces angoisses nocturnes que l'on se fait parfois. J'oscille entre un sentiment de bien être, plus heureux, et quelque chose de plus terrible. Subitement, je comprends, ou plutôt je m'approprie le titre du spectacle : Memento Mori. Oui, « Souviens toi que tu vas mourir », il y a le début, et en même temps la fin, proche.

Plus le spectacle avance, plus les formes lumineuses grandissent. Parfois, tout le fond de la scène est allumée, parfois les côtés. Mais si aucune lumière ne provient d'aucune régie, comment font les techniciens ? J'apprendrai plus tard par Frédéric Goetz, régisseur de la Cité de la musique et de la danse, que les techniciens lumière et son sont placés dans le public, et qu'ils manipulent leurs tables à l'aveugle. Dans le noir, comme tout le monde. Les lumières, elles, sont à priori placées au-dessus de la scène. Yves Godin, qui s'est occupé de la mise en lumière est un orfèvre, mieux : la lumière fait partie prépondérante du spectacle et devient un personnage. Parfois, l'on voit des ombres, parfois des lumières, parfois les deux. A force de ce concentrer pour « faire le point » comme le feraient les photographes, j'ai un peu mal aux yeux. C'est une sensation à la fois douloureuse mais tout à fait étonnante. Je ne comprends plus rien, je ne sais plus à quelle distance je suis, si les personnages (sont-ils des personnages?) sont grands ou petits, je ne sais même pas si ma voisine est encore à mes côtés. J'ai l'impression d'être seule. Le son commence à assourdir la salle, il provient de tous les côtés, se déplace. Je panique un peu. Je me dis que les danseurs doivent se faire mal dans le noir, en même temps, que s'ils jouent des personnages, il doit se passer quelque chose de malheureux. Je pense à la douleur, à des choses pas très agréables. A moi. A ce qu'il se passe dans ma vie. Je n'aime pas trop cette sensation. J'aperçois un dos. On entend des bruits de glissements, de corps mouillés qui se touchent, on ne sait absolument pas ce qu'il se passe...

Et TAC ! Les lumières, subitement, s'allument. Les cinq performers sont couchés, nus, abattus. Sur un lit de légumes et de fruits éclatés. On dirait qu'ils sont morts. Les lumières nous font croire (incroyable!) à une scène en noir et blanc, puis à une scène en sépia... Puis la voilà, la lumière brute. Doucement, les danseurs se lèvent. Haussent la tête, puis la baissent. Puis, ils partent. Reviennent habillés d'un bermuda pour nous saluer. FIN.

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Je reste un peu assise, essayant surtout de comprendre ce qu'il s'est passé en moi. Les gens sortent, peu d'entre eux parlent. C'est en étant dehors que les langues se délient. « Mystérieux » « Douloureux » « Une mise en lumière fantastique » « Perdu » « Je n'ai pas compris » sont les principales expressions. Jean-Dominique Marco, directeur du festival, que je croise ensuite me dit : « J'ai eu peur que les performers tombent de la scène, apparemment, il arrive qu'ils perdent la notion de la scène en répétition, car ils n'ont pas l'habitude de la scène. C'est déjà arrivé une fois, qu'un artiste tombe de scène à Musica, mais pour une autre souci : il était alcoolisé. » Après un retour à la réalité en douceur, je prends mon vélo et essaye de me souvenir comment, d'abord, mes yeux ont réagi. Etrange...

Cécile Becker

Crédits photos : © Camille Roux

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