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Ce blog est celui de Musica, festival international de musiques d'aujourd'hui de Strasbourg
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7 oct 2014

RENCONTRE
Pascal Dusapin
"Mahler n'avait pas Lady Gaga en face de lui"

Hier, la journée était placée sous le signe du compositeur Pascal Dusapin avec la présentation de deux de ses créations avec l'ensemble Accroche Note et de l'une de ses anciennes pièces : Morning in Long Island par l'orchestre philharmonique de Strasbourg. Le jour d'avant, entre deux répétitions, Pascal Dusapin nous a accordé un moment pour parler de son travail et se laisser prendre en photo par Guillaume Chauvin. Malheur ! Il a oublié sa brosse à cheveux pour se refaire une beauté : "Oui, parce que je suis un professionnel moi !". Une entrevue donc baignée d'humour mais aussi de poésie.

À la fin de la répétition avec l'orchestre, je vous entendais dire à l’orchestre que vous alliez leur raconter l’histoire de la pièce Morning in Long Island. Vous pouvez me la raconter ?

J’ai vécu à New York en 88-89, j’y ai travaillé avec Olivier Cadiot mon premier opéra : Roméo & Juliette. Je me suis retrouvé avec lui à Long Island dans l’état de New York, dans une maison sur la plage. Un jour, vers quatre heures du matin, il faisait tellement froid que je n’arrivais pas à me réchauffer. Alors, je suis sorti sur la plage et j’ai marché des heures. J’ai été saisi d’une illumination extraordinaire : je ne connaissais pas ce type d’environnement, cette immensité, cette symbiose que j’ai eu avec la nature : le vent, la mer, les algues, l’odeur… Tout ça m’a rendu fou de joie. J’étais dans état d’excitation incroyable ! Et le soleil qui se levait ! Tout était démesuré, proprement merveilleux ! Sur le chemin du retour, le jour s’était levé et j’ai entendu dans l’air une musique country qui est passée devant moi comme un oiseau, probablement transportée d’une île voisine ou un café, je ne sais pas. Je suis arrivé à la maison où j’ai retrouvé mon ami Olivier totalement frigorifié et à qui j’ai raconté ça. Il m’a dit : « Un jour tu feras une pièce qui s’appellera Morning in Long Island ». Quand j’ai commencé à écrire cette pièce 20 ans après, je savais que c’était un grand projet, c’était la première fois que j’écrivais pour un orchestre. J’ai commencé à écrire des esquisses et le titre est revenu. J’ai beaucoup de bonheur à raconter cette histoire : la musique ne peut pas décrire quelque chose mais elle peut quelquefois être expliquée par un élément de la vie ou une émotion qui vient de très loin. Maintenant, quand on la joue, j’entends la mer, le vent et toute cette danse à la fin qui trouve son explication dans cette musique que j’ai entendue comme une hirondelle.

Vous êtes un peu un poète finalement ?

Ce sont des éléments de la vie qui m’ont initié à la musique. Le vent a été mon premier choc musical quand j’étais petit. J’habitais en Lorraine et j’allais dans un endroit où on voyait beaucoup de roseaux, j’allais m’y cacher et j’entendais le vent qui feulait comme des tuyaux d’orgue. C’était une émotion très forte pour moi. Je prépare d’ailleurs une installation pour le festival de Donaueschingen la semaine prochaine, où le son est exclusivement composé de vents.

Voyagez-vous dans vos propres souvenirs avec vos compositions ?

On voyage un peu dans ces moments où l’existence devient irréductible. Il faut des années pour comprendre ça.

Entrez la légende de l'image

J’ai lu que vous composiez à la main, il semblerait que ce soit rare pour les compositeurs. Ce qui m’étonne car dans mon imaginaire tout le monde compose à la main…

Il y a des compositeurs qui ne peuvent pas se passer de piano, comme Stravinsky qui avait besoin d’une réalité sonore, ou Wagner. Avec la nouvelle technologie, les jeunes compositeurs préfigurent, maquettent tout ça à l’ordinateur, le métier a changé. Ce n’est pas une histoire de valoriser quoi que ce soit, mais pour ma part, je suis un écrivain de musique : je suis à la table, j’écris à la main, j’ai toujours besoin du papier de l’encre parce que je pense qu’il y a là quelque chose qui se fait pour moi.

Vous avez composé beaucoup de pièces très diverses, des opéras, de la musique pour solistes, pour orchestres, êtes-vous à la recherche d’un absolu ?

Un autre compositeur vous ferait une toute autre réponse, mais pour moi c’est une énorme table de mixage avec des boutons. Il y a un bouton pour la musique soliste, un autre pour les Quatuors à corde, un autre pour l’opéra, et puis un pour la photo, j’en fais beaucoup, d’ailleurs j’ai deux livres qui sont sortis cette année ! J’avance un bouton en fonction de l’équilibre général. J’ai besoin d’écrire des opéras. L’absolu pour moi serait d’arriver à un équilibre d’expression. Mais pour moi tout est important : là je vais répéter avec Accroche Note et c’est tout aussi important. Le désir de la musique n’est pas prisonnier de la forme que la musique prend. La musique c’est plus fort que la musique elle-même. C’est une très grande joie pour moi mais aussi une grande souffrance que d’écrire. Chacun a sa petite peine. En répétition, on se remet dans l’état dans lequel on était quand on écrit, je revis des choses que j’ai vécu : la musique trace des signes en soi. L’absolu oui, il est dans un bel équilibre entre les deux. C’est comme en amour quoi. (Rires).

J’ai cru comprendre que vous étiez une sacrée star !

(Rires). Personne ne m’a arraché mon t-shirt pour l’instant… Mais c’est relatif ! Vous me gênez !

Mais non…

Non, vous ne me gênez pas mais vous m’embarrassez… Mahler par exemple avait un certain statut dans la société, à la fin de sa vie, le journal local publiait sa feuille de température. Mais Mahler il n’avait pas Lady Gaga en face de lui. (Rires). Moi, je l’ai en face de moi ! La musique dominante quoi.

Vous écoutez Lady Gaga ?

Bien sûr, comment ne pas l’écouter ? Mais moi j’ai un avantage sur elle : je la connais, elle, elle ne me connaît pas. Plus sérieusement, la question de la culture ne se joue plus sur une question d’élite mais entre celui du dominant et du dominé. Le dominant c’est pas des gens comme moi. Je ne suis pas une star, disons que je suis établie, j’ai juste quelques années derrière moi.

Photo : © Guillaume Chauvin

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