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24 sept 2015

LA MÉTAMORPHOSE
Les vertus de l'éclaboussure

Nieto. © DR

Dans La Métamorphose de Michael Levinas, mise en scène par Nieto, l’organique sert une lecture surréaliste de l’œuvre originale. Via skype, en direct de Chine, échange nourri avec ce facétieux artiste Colombien résidant à Paris. Il nous livre des clés de lecture de l’opéra, mais point trop.

J’aimerais commencer cet entretien par une citation de vous : « Malgré Gregor et Kafka, nous mettons La Métamorphose en scène, tel un père qui décortique une crevette vivante à table. Mais malheur ! On a oublié nos bavoirs et maintenant notre conscience est éclaboussée par cette substance. » Je vous imagine partie prenante des éclaboussures, non ?

Oui, sans aucun doute ! [Rires] Ce texte, je l’apparente à un geste simple : celui d’écraser un cafard. Forcément, ça provoque des éclaboussures. Le texte sonne comme un coup sec, et pourtant il a une portée universelle par sa profondeur.

La dimension organique est là, elle semble vous obséder.

Oui, complètement. [Rires] Ce qui m’obsède par ailleurs, c’est l’idée que Kafka n’a jamais voulu qu’on représente la bête, voire qu’on publie l’ouvrage. Poussé par son entourage, il a fini par accepter.

Comment contourne-t-on cette contrainte de la non-représentation de l’insecte ?

Je suis passé par cette dimension organique plutôt que par le symbolique. Le livre est déjà tellement chargé de symboles qu’il ne me semblait pas nécessaire d’en rajouter. Il est presque impossible de représenter cet animal. On évoque dans les traductions françaises un cafard, mais en fait on n’en sait rien. Dans l’édition originale, on parle d’un “nuisible”, une sorte de bestiole générique qui ne présente pas de spécificité notoire. Je suis donc parti sur quelque chose de plus abstrait, vous verrez. L’allusion à l’insecte n’est pas directe, si ce n’est par petites touches ici et là, partout sur tous les personnages.

La Métamorphose serait-il finalement le texte idéal à mettre en scène pour vous ?

C’est le premier texte que j’ai lu, par choix et en dehors de toute contrainte scolaire. Oui, je peux avouer : c’est un texte qui a beaucoup marqué mon parcours artistique.

Vous avez cherché à vous émanciper des codes kafkaïens et à libérer d’autres éléments contenus dans son œuvre, notamment dans la dernière scène à forte charge érotique…

Quand j’envoie l’email d’invitation aux gens que je connais, je rajoute à la fin : fans de Welles et Soderbergh, prière de s’abstenir ! Je suis très éloigné de l’univers de ces personnages, agents comptables en costard cravate des années 30, si vous voyez ce que je veux dire. Je m’appuie sur le rêve de Gregor, le personnage principal de La Métamorphose. C’est un autre parti pris que cette vision de l’insecte, encore une fois en m’inspirant plus de la biologie que du symbole. Après, la difficulté c’était de restituer la part de fantasme érotique qui peut intervenir dans le rêve, avec sa mère ou sa sœur. Cette relation incestueuse avec sa sœur apparaît très clairement dans le livre, là est amplifiée par une scène particulièrement explicite qui n’est que l’émanation onirique d’un esprit animal.

Entrez la légende de l'image

Le Balcon

Depuis quelques années, vous êtes un artiste invité du Balcon et identifié comme tel par le collectif.

Au Balcon, ils ont découvert mon travail d’artiste et de vidéaste il y a de cela plus de quatre ans déjà. Ils m’avaient sollicité pour la mise en scène d’un de leurs compositeurs, nous avons enchainé avec Pierrot Lunaire de Schoenberg, Garras de Oro de Juan-Pablo Carreño. Petit à petit, je me suis retrouvé à faire de la mise en scène d’opéra contemporain avec le Balcon.

Presque par hasard…

Oui, tout comme je me suis retrouvé à faire de la vidéo par hasard. J’ai toujours fait confiance au hasard. Il est très sain, alors je me permets de le suivre. [Rires]

Avec ce collectif qui cherche à abolir les frontières entre théâtre, opéra, son et vidéo, vous vous retrouvez en terrain connu.

Oui, effectivement. Toute ma mise en scène passe par l’aspect visuel des personnages, leurs positions sur scène et leurs déplacements. De manière générale, j’accorde plus d’importance à l’aspect plastique du chanteur qu’au jeu. C’est peut-être pour cela que j’aime tant l’opéra. Cette dimension abstraite que j’affectionne fait que je ne me consacrerai qu’à l’opéra. Elle me permet d’interagir avec la vidéo. Là, dans le cas de La Métamorphose, on a opéré des croisements entre les métiers – ce qui n’était pas simple, en terme de budget ! Les costumes, le décor, les effets spéciaux qui viennent du cinéma – avec des prothèses et des masques –, tout fonctionne ensemble dans un total décloisonnement des médiums : certains personnages portent des costumes avec un dispositif vidéo par exemple. Certaines images sont pré-enregistrées et calées par rapport à la musique, mais d’autres sont filmées, puis projetées en temps réel sur eux-mêmes et sur les décors. Là, les choses étaient facilitées par le fait qu’il ne s’agit non pas d’une création, mais d’une nouvelle version d’un opéra existant. J’ai pu faire en sorte que la dimension visuelle soit pleinement en accord avec la musique…

Retrouvez toutes les informations et la billetterie sur le site de Musica.

La Métamorphose, le 25 septembre à 20h30 au Palais de la musique et de la danse

Propos recueillis par Emmanuel Abela

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