À propos

Ce blog est celui de Musica, festival international de musiques d'aujourd'hui de Strasbourg
Abonnement flux RSS Musica en photos

29 sept 2015

INTERVIEW
Henry Fourès, la musique du corps

Après le Bal contemporain, éclectique, épique et électrique de samedi soir, orchestré, on l'a dit, par Henry Fourès, le voilà présentant le concert avec jongleur Dels Dos Principis ce mercredi 30 septembre. Interview d'un compositeur ouvert !

Avant tout, comment s’est passé ce Bal contemporain ?

Les compositeurs étaient très différents. Certains n’étaient pas habitués à cette forme de composition. Un ensemble de personnalités a été invité pour ce concert, elles ne se connaissaient pas toutes, elles sont intergénérationnelles et disposent, chacune, d’un élément de culture différent : certains viennent plutôt du jazz, d’autres de la musique contemporaine telle qu’on peut la définir – si tant est qu’on puisse le faire ! –, de la pop, de la musique dansée, etc. Ça, ce sont autant de richesses mais aussi autant de difficultés puisque les rapports de travail peuvent se faire plus ou moins bien. Et dans le même temps, il y a deux heures de musiques qui relèvent d’esthétiques différentes. Ce qui n’est pas simple pour un ensemble puisqu’il faut qu’il passe d’une esthétique à une autre, d’une pièce à une autre et ceci, à peu près toutes les 3 minutes 30. Enfin, il fallait qu’il puisse intégrer ce qui relève de la culture de chacune des pièces, à savoir qu’un boléro n’est pas une samba, n’est pas une valse musette... Et ça, c’est d’une grande difficulté.

Justement, trouvez-vous que le « tout » s’est bien accordé ?

Je trouve que le « tout » a fonctionné d’une façon magnifique puisqu’il y avait une fluidité et une qualité d’interprétation sur plus de deux heures de temps, ce qui est un exercice extrêmement compliqué. En même temps, chaque compositeur a écrit une partition d’une belle qualité formelle et très bien instrumentée. On a donc autant de partitions que d’œuvres ; ils ont tous admirablement joué le jeu. Sur ce type de projet, il y a un suivi puis une mise en architecture. Une personne seule ne peut pas rédiger cela, c’est un véritable travail d’atelier où chacun a son poste en fonction de ses propres compétences. Et c’est ça qui a fait le succès de cette opération. C’est que chacun a fait exactement ce qu’il avait à faire au regard de ce qui était attendu de son champ de compétences. Le retour de l’ensemble des équipes et du public est favorable, voire enthousiaste. Donc je pense que c’est un beau succès pour chacun de nous, y compris pour Musica qui a été notre partenaire dès le premier jour et je peux vous dire que c’était un sacré travail !

Entrez la légende de l'image

Le Bal contemporain 2015 © Guillaume Chauvin

Au tout départ, comment cette idée vous est-elle venue ?

Lors d’une des premières sessions du festival, en 1986, Pablo Cueco avait eu cette idée et l’atelier Théâtre et Musique avait coproduit ce projet qui s’appelait Le Bal de la Contemporaine. À l’époque, il avait été proposé à Laurent Bayle qui était le premier directeur de Musica. Or il se trouve que cette fois-là, j’avais été appelé pour participer à la composition de la pièce. J’étais donc de l’autre côté avec Luc Ferrari, Jean-Pierre Drouet, Pablo Cueco et j’en oublie bien d’autres. Jean-Dominique Marco, le directeur du festival, a réitéré ces expériences sur certaines éditions (Bal africain, Paris musette, le Cabaret contemporain). Il a souhaité à nouveau donner cette respiration pour l'édition 2015.

Par rapport à la musique ou à la danse, peut-on plus parler d’un projet contemporain ou populaire ?

Je ne vois pas pourquoi ce qui est résolument contemporain ne serait pas populaire ! Pour moi, c’est l’expression même d’une contemporanéité parce que ces musiques de bal font affleurer des traditions culturelles anciennes : la samba par exemple – composée ici par Andy Emler – ou l’histoire des slows, des bals de valse musette ou des musiques qui viennent plus de l’imaginaire du cinéma. On sait aussi que dans la musique baroque, de très nombreuses œuvres font déjà référence à la danse. Bach ou Rameau ont composé pour la danse. Même dans la contemporanéité musicale la plus radicale, même si elle a parfois le tort de se nommer ainsi, le corps est toujours présent. Il y a des musiques où le corps est plus à l’avant-garde et c’est le cas du Bal. C’est l’expression d’une pluri-esthétique : si vous allumez la radio, vous pourrez trouver les bouts de musique que vous voulez, il suffit de tourner le bouton pour moduler les fréquences. Pareil avec la zapette de la télévision... Si ça ce n’est pas de la simultanéité ou du mélange ! Ça n’est peut-être pas toujours esthétique mais on est dans un monde où tout s’interpénètre, se mêle, communique, ou plutôt, peut communiquer. Ce type de bal, est une illustration à peu près parfaite de la modulation des fréquences radio. C’est un grand mixage radiophonique.

L’IRCAM, avec lequel vous avez travaillé pour Dels Dols Principis, concert avec jongleur, et la recherche musicale dans son ensemble, apportent beaucoup à la danse également.

Oui, je crois que toute structure dont le propre même est d’être ouverte aspire à faire confiance à l’inconnu. Ce qui est inconnu c’est ce qui est ouvert. On voit bien que, dans notre monde, y compris dans l’expression du politique, l’inconnu c’est la peur. Il ne faut pas avoir peur : on fuit l’inconnu et finalement, le présent se limite au passé. Non ! Le présent, c’est ce qui fermente l’avenir immédiat. L’avenir immédiat, c’est l’inconnu. Chaque structure, que ce soit l’IRCAM ou une autre, quand elle met en œuvre sa capacité à générer de l’inconnu, remplit admirablement sa fonction. C’est le rôle social et politique de tout créateur : on n’écrit pas de la musique simplement pour écrire de la musique. Ce travail, c’est aussi affirmer une vision du monde, une croyance dans un avenir et une forme de confiance même si parfois, on a aussi le droit d’être inquiet.

Vous êtes intervenu dans de nombreux projets, tous très variés. Pour vous, la danse n’est-elle pas une manière de tout réunir ?

C’est un des moyens, ce n’est pas le seul. Évidemment, dans le même temps, on peut se poser la question : qu’est-ce qui a été premier dans l’expression de l’homme dès ses origines ? Est-ce que c’est la danse – ces mouvements, ces balancements ou je ne sais quoi, gratuits – ou la musique ? On peut même penser que la danse, par sa propre rythmique, par le fait de rendre compte d’un rituel, ne requiert pas d’instruments. D’un seul coup, on se met à taper sur le sol, ne serait-ce qu’avec les pieds, et on a une sonorité, une rythmique : est-ce que cela n’est pas le fondement-même ? Est-ce que finalement, le corps n’est pas, par moment, l’expression première d’une pensée musicale ? Ça c’est une question que je me pose même si personne ne pourra me donner de réponse. En même temps, je sais que le travail des danseurs m’a souvent donné de nombreuses réponses sur la façon dont je pouvais penser moi-même mon propre travail de musicien. Dels Dos Principis – qui est une commande de l’IRCAM – avec 7 musiciens dont un jongleur, est un élément de réponse car le jongleur fait partie des musiciens mais il jongle, il ne joue pas d’un instrument. Or, mon projet a été de le transformer en musicien par sa gestuelle, comme s’il avait une partition. Il est d’ailleurs assis derrière un pupitre, comme les autres musiciens.

C’est déjà musical en soi...

En fait, le hasard de la vie est assez étrange : cette année, je suis une sorte d’« architecte » du Bal tandis que pour Dels dos principis, j’ai plus travaillé sur l’écriture. Mais les deux ne sont pas si éloignés. Après le Bal, quelqu’un m’a justement posé cette question : « C’est aussi vous l’œuvre de mercredi prochain ? Comment est-ce possible de faire quelque chose d’aussi différent ? » C’est là toute la question : ça ne va pas forcément de soi de faire ces deux choses et pourtant, ça va de soi. Ça participe de la même problématique avec simplement deux façons différentes de la réaliser.

Aller plus loin, mais toujours sur le blog

Préparation Bal contemporain : devenir ambianceuse

Dels dos principis, mercredi 30 septembre 2015 à 20h30 à l’Auditorium, Cité de la musique et de la danse de Strasbourg. Revivez aussi les préparations du Bal contemporain sur le blog musica.

Propos recueillis par Antoine Oechsner de Coninck

comments powered by Disqus