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Ce blog est celui de Musica, festival international de musiques d'aujourd'hui de Strasbourg
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2 oct 2015

PORTRAIT
Hanspeter Kyburz

Hanspeter Kyburz © Guillaume Chauvin

Comme chaque année, le festival Musica donne à découvrir un compositeur ou un musicien à travers les master classes ou rencontres. Une bonne occasion de se familiariser avec des figures de la musique contemporaine et d'approfondir ses connaissances de ce milieu. Cette année, le festival s’est associé à la toute nouvelle (et toute belle) BNU pour organiser ces rencontres, dont celle attendue avec Hanspeter Kyburz, compositeur mais aussi professeur de composition au sein de la toute nouvelle (et toute belle) Académie de composition Philippe Manoury / Festival Musica. Plutôt qu’un portrait conventionnel, nous avons choisi de le présenter par le prisme de son travail.

Des constructions techniques

Loin d’être attaché à l’esthétique seule, les compositions de Hanspeter Kyburz sont mues par le souci de la structure musicale. Assez complexes, elles sont souvent élaborées par algorithme. L’idée est de connecter les éléments et matériaux entre eux en trouvant un langage interne à la musique. Pour Cells, première œuvre majeure d’Hanspeter Kyburz, le compositeur s’est basé sur le L-Système, grammaire formelle inventée par le biologiste Astric Lindenmayer. Il a ainsi imaginé un alphabet, dessiné des courbes, défini un certain nombre de règles, de directions et d’angles pour déterminer une sorte de logique de flux sonores. Ainsi, la forme n’est jamais figée et évolue constamment. Pour élaborer ses constructions, Hanspeter Kyburz utilise l’ordinateur : « Moins maintenant qu’avant, explique-t-il. Mais j’ai souvent besoin d’être assisté pour la structure des compositions. Comme elle est parfois complexe, il me faut la simuler, ce qu’un piano ne pourrait pas faire. » Pour lui, la musique est foncièrement libre quand le son doit être une ouverture : « Je suis convaincu qu’il faut travailler de manière libérée, ne pas s’astreindre à un cadre. Je suis toujours à la recherche d’une façon de travailler qui me permet de me libérer de ma condition, de ma propre conscience. »

Le pouvoir du texte

Hanspeter Kyburz se laisse très souvent inspirer par des textes. Le fait qu’il cherche constamment à construire un langage propre à sa musique, une syntaxe, est un signe de son attachement aux mots. Les œuvres de Kyburz induisent d’ailleurs une certaine dramaturgie. Pour Parts, il est allé puisé dans La mort de Virgile d’Hermann Broch, pour Malstrom, dans un poème d’Edgar Allan Poe et pour The Voynich Cipher Manuscrit, dans un manuscrit découvert par le collectionneur Wilfrid M. Voynich où il recompose des mots et s’attache à traduire un langage codé dans un parlé/chanté surprenant. Cette passion pour le texte peut être reliée à l’enseignement qu’il a suivi : à Berlin il a étudié la composition mais aussi la musicologie, l’histoire de l’art et la philosophie notamment au côté de Gösta Neuwirth. Il raconte : « En composant je découvre, j’explore quelque chose et dans le même temps, je me demande ce qui m’a amené à ça. La philosophie m’aide beaucoup à clarifier les questions que je me pose : pourquoi est-ce que j’ai cherché ça et pourquoi de cette façon ? Pourquoi j’ai exclu ça ? Pourquoi je finis avec ça ? Quand on a fait quelque chose, c’est important de le réfléchir. C’est le moment où la philosophie entre en jeu et où elle m’éclaire. »

Pour la surprise

Au fil de la rencontre, le mot « surprise » est régulièrement cité. Elle semble être au centre des préoccupations du compositeur. Mais pour la laisser poindre, faut-il encore l’installer. « Il faut toujours organiser l’équilibre entre l’attente et la mémoire. L’attente est déterminée par les modèles qu’on a déjà développés, la mémoire, elle, est toujours perturbée, il faut la restructurer. La musique, ce n’est pas une construction de références auxquelles on peut toujours se fier pour comprendre, c’est vrai pour la science mais pas pour l’art. La musique est un jeu entre la perturbation de la mémoire et la restructuration de l’attente, entre les deux, il faut surprendre. Autrefois, on ne faisait que rejouer les choses que l’on avait déjà découvertes, il était impossible de surprendre. À l’inverse, si on écoute que des choses auxquelles on ne s’attend pas, on perd l’orientation générale, on ne peut rien mémoriser, c’est le chaos. Ce doit être un équilibre dynamique : on stabilise et parfois, on brouille les pistes. Il faut organiser pour surprendre. »

La transversalité

Hanspeter Kyburz est curieux de nature. Ses œuvres se nourrissent d’autres arts et sciences, on l’a dit plus haut, notamment de littérature et de philosophie. Parfois même, ses compositions croisent d’autres disciplines. C’est le cas pour Double Points: OYTIΣ construite pour six instruments, soprano et danseur : le danseur porte des capteurs qui vont influencer la musique qui elle, est déjà écrite. Ses gestes, très précis, font naître un développement musical mais n’influent aucunement sur la partition. Car le compositeur n’est pas un amateur d’improvisation : tout est structuré même si l’inattendu peut advenir : la surprise, encore. Il confie : « C’est essentiel d’échanger mes expériences avec quelqu’un d’un autre métier, que ce soit un danseur, un philosophe, un peintre ou un metteur en scène. Par contre, ça ne change pas essentiellement l’écriture de la musique, ça la nourrit, ça va agir sur elle à un certain moment, peut-être. J’essaye d’adapter ce que j’écris au média utilisé bien sûr mais au centre restent l’harmonie et le rythme. » Hanspeter Kyburz, un compositeur précis mais libre. Qui a dit que précision et liberté étaient antinomiques ?

Par Cécile Becker // Photo : Guillaume Chauvin

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