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Ce blog est celui de Musica, festival international de musiques d'aujourd'hui de Strasbourg
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3 oct 2015

REVIEW
La passion selon John

The Gospel According to the other Mary au PMC © Guillaume Chauvin

Temps fort du festival, l'oratorio The Gospel According to the other Mary a été donné le dimanche 27 septembre. Une oeuvre qui, grâce à ses multiples évocations picturales, brille par son parti-pris pour la vie. Bien au-delà de la souffrance qu'elle relate – souffrance en écho aux préoccupations d'aujourd'hui ! –, elle délivre un réel message d'espoir.

Il n’était pas évident pour John Adams de se libérer des modèles du genre surtout quand ceux-ci sont signés Jean-Sébastien Bach. Pour sa Passion, il a cherché à s’émanciper, et s’est attaché avec son fidèle librettiste, le célèbre metteur en scène Peter Sellars, à un texte du IIe siècle, L’évangile de Marie ou selon Marie, rédigé sans certitude aucune par Marie de Magdala – l’autre Marie ! –, d’où le titre The Gospel According to the other Mary. Laquelle peut témoigner de sa rencontre avec le Christ qu’elle a pris pour le jardinier à proximité du Saint-Sépulcre ! Brouillant les pistes comme il sait généralement le faire, Sellars a travaillé sur deux niveaux simultanés, le temps de la Bible et le monde contemporain. Rien de particulièrement gênant à cela. Comme le souligne à juste titre John Adams lui-même, la tradition picturale a toujours inscrit le récit de la Passion dans un contexte très contemporain, que ça soit au Moyen-Âge, à la Renaissance et même plus tardivement. Les peintres n’hésitaient pas à placer des scènes tout à fait étrangères au récit, à titre purement documentaire. Des scènes, bien sûr, précieuses pour les historiens, mais qui permettaient surtout au peintre de décrire la réalité de leur temps, profitant du prétexte néotestamentaire pour le faire. Alors quand dans l’opéra, Sellars intègre des descriptions de situations militantes en faveur des pauvres, les manifestations et les soucis rencontrés avec la police, il ne fait rien de différent. Tout au plus témoigne-t-il lui aussi de la dureté de son temps à destination du public d’aujourd’hui et des générations futures.

À Musica, la version de l’opéra présentée est celle que John Adams a adaptée sous la forme de l’Oratorio, avec la distribution semblable à celle réunie en 2013, lors du Holland Festival. La force d’évocation du texte qui emprunte à différentes sources remplace toute mise en scène. Les images défilent avec la même force, et nous voilà replongés dans toute la dramaturgie de la Passion du Christ. Et même si le récit nous est familier, le fait d’insister dans la première partie sur la résurrection de Lazare ou l’épisode de Marthe et Marie – la troisième ! – hiérarchise les choses différemment : la résurrection de Lazare préfigure celle du Christ, elle met l’accent sur la vitalité plus que sur sa souffrance et sa mort.

Avec les nombreux arias, lesquels sont ponctués par de belles séquences instrumentales, le chœur nous installe dans une posture presque contemplative. Si d’aucuns jugent qu’il y avait quelques longueurs dans la première partie, l’équilibre entre passages chantés et orchestrés semble parfaitement trouvé dans la seconde pour des enchaînements narratifs plus rythmés. Si bien que la solennité des événements nous apparaît plus manifeste. John Adams a joué sur la durée, comme s’il avait voulu insister sur notre incapacité à nous libérer du quotidien. Il nous ancre dans nos certitudes terriennes avant de nous élever à la hauteur du drame en train de se jouer. La musique sert de guide à notre propre cheminement spirituel.

La scène finale confronte Marie de Magdala au Sauveur ; elle interroge avec émotion le miracle même de la Résurrection. La sobriété, et la dimension proprement elliptique, du traitement donne sa pleine dimension à une œuvre qui, tout en s’inscrivant au plus profond de la tradition, révèle toute l’actualité du mystère. Avec une distance qui permet à chacun de se situer dans ce qui fait sens pour lui et d'interroger notre monde contemporain.

Par Emmanuel Abela // Photo : Guillaume Chauvin

Retrouvez The Gospel According to the other Mary sur le site du festival Musica.

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