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Ce blog est celui de Musica, festival international de musiques d'aujourd'hui de Strasbourg
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21 sept 2016

ATELIERS DE PRATIQUE ARTISTIQUE
Je suis un dauphin

Ce titre digne de l’Oulipo vous laisse pantois ? Il est pourtant utilisé par François Papirer pour apprendre aux élèves l’art de la percussion. Deux ans après avoir proposé à Philippe Manoury et Annette Schlünz de composer une œuvre spécialement pour Percustra, le festival Musica remet le couvert en invitant Thierry Blondeau à se frotter à la méthode le temps d’une résidence. Reportage.

« Et pendant le concert, si on se trompe, comment on fait ? » J’arrive à peine dans la salle de musique du collège des Sept Arpents de Souffelweyersheim quand Baptiste prononce tout haut ce que ses petits camarades pensent tout bas.

Dans environ 15 jours, ce sont 10 mois de travail avec François Papirer, percussionniste de l’ensemble des Percussions de Strasbourg et Thierry Blondeau, compositeur, qui se concrétisent, à raison d’environ deux répétitions par mois encadrées par la professeure de musique du collège, Michèle Ruch. Confortablement installée dans ma position d’observatrice extérieure, je mesure l’effet de cette perspective qui transpose ces moments jusqu’ici vécus par les élèves comme du jeu, en source de petites angoisses mais aussi de grande fierté. François Papirer et Thierry Blondeau, eux, ne posent pas lourdement leurs attentes – et elles sont nombreuses – sur les épaules de la douzaine d’élèves mais passent avec une appréhension à peine perceptible, directement à l’étude de la dernière partie de la composition intitulée temps libre, la plus ardue. Il faut dire qu’entre-temps, les « grandes vacances » sont passées par là. Pourtant, dès que retentissent les premiers rythmes joués avec enthousiasme, les regards complices échangés entre les deux « professeurs » trahissent un certain étonnement. « Mais, vous avez répété pendant les vacances ou quoi ? », lance François Papirer. Et en effet, l’ex-musicienne-amateure qui survit encore un peu en moi est plus que saisie par ce qu’elle entend et, il faut le dire, amusée par la technique enseignée.

Percustra : un autre système de notation

« Vous vous souvenez des phrases qu’on avait répétées avant les vacances ? » Réponses ? « JE SUIS UN DAUUUUUPPPPHHIIIIINNNN » « La vie c’est géniaaaalll ! ». J’ai presque peur de la réaction de François Papirer qui aurait pu répondre avec un certain agacement si cette phrase n’était pas, effectivement la bonne. Je suis un dauphin ? La vie c’est génial ? Là, j’avoue que je sèche. C’est quand je vois les deux joueuses de grosses caisses murmurer en même temps qu’elles frappent – avec brio – que je comprends : ces deux phrases servent de repères rythmiques aux élèves. Génie ! Dire que la musique savante peut s’enseigner grâce aux dauphins, c’est Flipper qui serait fier.

Trêve de plaisanterie, la simplicité toute originale des partitions que me tend Thierry Blondeau conforte l’intuition qu’avait eu l’ensemble des Percussions de Strasbourg et Pierre Boulez lorsqu’ils ont créé Percustra au début des années 70.

Entrez la légende de l'image

François Papirer confirme : « La notation traditionnelle ne transmet pas tout. Percustra est d’ailleurs plus précise et éclaire des problématiques nouvelles, notamment la hauteur des notes. Pierre Boulez voulait faire les choses différemment. » Et Thierry Blondeau de renchérir : « Ce système, très libre, donne accès à tout le monde à la créativité sonore, sans avoir besoin de solfège. On se rend compte en l’utilisant qu’il y a bien des choses qu’on pourrait simplifier ! Il est d’ailleurs intéressant de constater que cette manière de visualiser les sons intègre la même logique de synthèse sonore que la musique électroacoustique. Et c’est d’ailleurs pour cette même raison que temps libre, s’il n’a pas recours à l’électroacoustique en tant que tel en utilise toutes les phénomènes : boucles, rebonds, accélérations… »

La main (ou)verte

Outre un système de notation accessible à tous (à quand le slogan la musique contemporaine pour tous ?), Percustra convient particulièrement à la méthode de travail de Thierry Blondeau. Lui qui dit « partir de la vraie vie pour aller petit à petit vers la musique » s’autorise une écriture d’ordinaire affiliée au free jazz : les improvisations ne lui sont pas étrangères et servent à retravailler, à augmenter ses compositions. Comme si le musicien devenait compositeur au contact du son, Thierry Blondeau aime être au contact d’un lieu, tester ses résonances et ses possibilités pour les intégrer à son écriture. Ce travail in situ nécessite de toujours conserver une oreille et un regard ouverts, notamment sur la manière dont les musiciens interprètent ses compositions.

C’est probablement précisément pour cette raison que Thierry Blondeau affectionne particulièrement le travail d’atelier et par ailleurs, le travail en résidence. « J’aime l’idée d’arriver dans un biotope et d’aller à l’aventure avec ce biotope : les lieux sont différents, les personnes aussi. On ne fait pas pousser n’importe quelle plante n’importe où, il y a des terreaux favorables. Et justement, pour moi, c’est important de ne pas faire la même musique à chaque fois. Faire une résidence c’est ne pas composer tout seul et écrire dans le concret. »

Très ouvert à la notion d’accident, Thierry Blondeau a largement intégré les propositions des élèves du collège des Sept Arpents. Quand l’un des percussionnistes a pris au pied de la lettre d’engager un question-réponse musical avec l’une de ses camarades : il a tout simplement fait glisser sa superball sur la fenêtre en dessinant un point d’interrogation, geste naïf directement intégré à la partition. « Je considère qu’un travail pédagogique est réussi quand les élèves deviennent eux-mêmes compositeurs. On pourrait aller plus loin et parler de droits d’auteur ! », explique Thierry Blondeau.

Et sur scène ?

Pour l’heure, les lignes sont rapidement intégrées, ne reste qu’à leur enseigner à jouer synchrone. François Papirer tente de faire répéter aux élèves des gestes d’attaque souvent pratiqués par les percussionnistes : on lève la baguette, on reprend son souffle. Ainsi chaque apprenti prend très à cœur sa fonction de chef d’orchestre. À chaque phrase, les rôles changent : « Ils ne sont pas toujours en position passive, on les maintient constamment en alerte », précise François Papirer. Et le résultat ? Thierry Blondeau répond : « Ils sont drôlement impliqués ! Ils se sont vraiment appropriés la partition et ça, c’est ce qui fait le plus plaisir. Pour certains parents, ça a d’ailleurs été une vraie révélation. On ne peut jamais vraiment mesurer l’impact d’une action pédagogique, mais là, vraiment… » On se passera de mot.

Résultat à l’Auditorium de France 3temps libre de Thierry Blondeau sera suivie de H1 de Minh-Tâm Nguyen et Olivier Pfeiffer et de F.A.T.E 2 d’Aurélien Marion-Gallois, une commande des Percussions de Strasbourg, construite en atelier avec les élèves du collège Érasme à Hautepierre.

Jeunes talents, percussion et électroacoustique, atelier-concert le 1er octobre à 15, à l’Auditorium de France 3 Alsace.

Par Cécile Becker

Photo de présentation : © Percussions de Strasbourg

Aller plus loin, mais toujours sur le blog :

- Reportage sur une répétition des Percussions de Strasbourg

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