À propos

Ce blog est celui de Musica, festival international de musiques d'aujourd'hui de Strasbourg
Abonnement flux RSS Musica en photos

29 sept 2016

INTERVIEW
eriKm : "J'ai toujours surfé à travers les domaines"

Plasticien, platiniste, compositeur, improvisateur, expérimentateur, eriKm développe depuis plus de 20 ans une relation très physique à sa musique. Il présente cette année deux concerts au festival Musica : ElectroA et Drum-Machines, ce dernier construit avec Les Percussions de Strasbourg. Interview.

Votre pratique musicale croise plusieurs médiums, pouvez-vous revenir sur votre parcours ?

J’ai été guitariste, mais je n’ai pas touché une guitare en public depuis plus de vingt ans. Parallèlement, j’ai développé de la musique bruitiste expérimentale dans les années 90 et petit à petit, cette pratique a pris le dessus. J’ai passé des diplômes en arts plastiques mais me considère comme autodidacte avant tout. Au départ, j’essayais de transposer dans le son ce que je faisais en vidéo et en collage c’est-à-dire du dadaïsme assez simple, puis, je me suis rendu compte que j’avais plus de choses à dire là-dedans qu’avec un instrument plus codifié comme une guitare de formation.

Concrètement, comment ce mouvement du collage à la musique s’est-il opéré ?

Je n’avais pas conscience de passer d’un concept plastique à de la musique car c’était un hobby. Vers 1991-1992, c’était le gros boom de la drum’n’bass, du hip-hop, des free-parties, tout ça commençait à être très populaire, mais je n’avais rien à voir avec ça. J’aurai pu rentrer là-dedans vu mon âge, mais j’avais fait suffisamment de choses pendant mon adolescence, j’ai senti que c’était le moment d’en sortir un peu. Je suis donc parti sur autre chose mais, dans le même temps, j’étais assez collé à ces scènes-là. Dans l’esthétique, avant la drum’n’bass, la techno en soi ne m’intéressait pas du tout. C’est bien plus tard, quand ça s’est raffiné, quand c’est devenu beaucoup plus pointu que j’ai commencé vraiment à m’intéresser a ça avec des groupes comme LFO ou même quand Aphex Twin a commencé à faire des trucs.

Aphex Twin a fait des choses particulières : il a fait beaucoup de bricolage avec des machines. Je n’ai pas spécialement été influencé par son travail, j’étais plus du côté de Negativland ou Stock, Hausen & Walkman qui était très important pour moi. J’avais alors plusieurs dispositifs instrumentaux pour pouvoir réaliser ces collages, en tout cas en studio, et j’ai commencé à faire ce qu’on appelle de la musique concrète mais sans en avoir conscience.

Et votre travail avec les vinyles ?

Dans les années 80-90, j’ai construit un dispositif autour du vinyle : des vieux tourne-disques, des vinyles considérés comme rebus, des cassettes, des bandes reVox – je n'avais pas les moyens de m'acheter un sampler. Tout ce travail que Pierre Schaeffer ou Pierre Henry ont pu faire avant moi. Je crois que cette période-là a pris fin autour de 2009, en même temps qu’un retour à l’instrument : le rapport à l’électronique dans lequel on pouvait être – avec nos laptops, etc. – s’est vu bouleversé. Moi, je savais depuis longtemps que je ne pouvais pas continuer dans ce domaine-là parce que sinon, je m’ennuyais donc j’ai développé d’autres choses, ça fonctionne, mais en même temps, je trouve que c’est dommage que cette pratique-là soit passée finalement au rang de mode et va disparaître. La musique improvisée libre aujourd’hui a une texture et une matière qui ne serait jamais apparue si les musiques électroniques telles qu’on les a pratiquées n’avaient pas été là. On n’a pas été très nombreux mais tout ça c’était avant Internet. Aujourd’hui, j’utilise encore beaucoup de moyens analogiques. Sur scène, j’ai plusieurs dispositifs, toujours mon dispositif avec des vinyles. L’électronique s’est modifiée légèrement ceci dit : mon stock de vinyles est toujours le même depuis 1995, même si j’ai rajouté des disques perso que j’ai gravés. À un moment donné, je me suis rendu compte que pour développer un jeu instrumental, le fait de changer de source en permanence et de rester toujours avec le collage ne permettait pas de pouvoir travailler avec des instrumentistes réellement. Donc je me suis adapté. Et puis ces vinyles, aujourd’hui, craquent tellement qu’on n’est plus dans les rapports de sons originaux. C’est plutôt des masses stochastiques type Xenakis. J’utilise toujours, d’ailleurs, Pléiades de Xenakis que j’ai depuis 1994-1995, qui sera d’ailleurs joué avec les Percussions de Strasbourg.

Avez-vous toujours réussi à mettre un nom sur votre pratique ?

Au départ, je ne savais pas trop que ce que je faisais, je dirais que c’était de la musique expérimentale. Ce n’était pas évident de faire ça à l’époque parce qu’on se place à un endroit qui n’est pas très ouvert en soi, ça l’était à New York. C’est d’ailleurs grâce à toute cette scène outre-Atlantique que j’ai appris des choses, j’ai été invité par plein de musiciens. J’étais attiré par le bruit, j’aimais la performance sonore, ça, ça m’intéressait beaucoup. Je me suis engouffré là-dedans. Après, le fait de jouer avec plein de gens différents m’a fait réaliser que les dispositifs n’étaient pas forcément adaptés en fonction des rencontres. Donc j’ai développé un système électronique vraiment spécifique et toujours avec des instruments qui sont issus de l’industrie. Le matériel que j’utilise encore, c’est le matériel qui est à la base fait pour faire danser les gens. Le dispositif électronique est bouclé comme un synthétiseur analogique qui permet en fait de se nourrir lui-même, c’est ce qui m’a permis de rentrer dans ce qu’on appelle la musique concrète ou électroacoustique.

Où peut-on vous identifier ?

Je n’ai jamais été identifié dans une scène spécifique et j’ai toujours surfé à travers les domaines. Je m’ennuie très vite quand je suis un endroit spécifique. J’étais beaucoup dans la scène musique improvisée, j’y vais souvent. Mais la musique électronique ou la musique concrète, c’est surtout une histoire de contexte : je travaille relativement souvent in situ.

Peut-on encore parler de musique expérimentale vous concernant ?

Je ne pense pas parce que, ce que j’ai comme objets ou outils, je les maîtrise réellement. J'exploite le fruit de mes recherches depuis des années. De manière générale, je ne suis même pas sûr qu’on puisse encore parler de musique purement expérimentale, c’est plus une posture esthétique. C’est pour ça que je suis un peu parti et que j’ai travaillé à partir de 2005 avec des instrumentistes mais qui n’ont pas de pratique d’improvisateurs, qui viennent de la pièce écrite.

Vous souvenez-vous de la première pièce de musique concrète que vous avez entendue ?

Presque rien n°2 de Luc Ferrari. Il a sorti la musique concrète du studio. Il est allé à l’extérieur avec un Nagra, ce qui était déjà en rupture avec le dogme “schaefferien” où on ne reconnaît pas les sources. Ce montage, comme une sorte de travelling dans le paysage, m’a vraiment marqué car la thématique me touchait particulièrement. Il se trouve que quelques années après, j’ai travaillé avec lui. Au final, je m’en suis très peu nourri, la musique que j’écoute au quotidien c’est une musique plus populaire d’une certaine manière. Dans ma discographie, il doit y avoir 2 000 disques ou 3 000 qui sont spécifiques à la musique savante, le reste, c’est populaire. À l’époque, j’aimais aussi beaucoup Tricky ou Massive Attack.

Vous vous basez sur un matériel existant : que ce soit les créations d’autres ou les votres et les déconstruisez, doit-on vous considérer comme un compositeur ou décompositeur ?

Je crois que pendant longtemps, j’étais décompositeur parce que j’utilisais des musiques préexistantes, c’est-à-dire qui n’étaient pas les miennes et je les réassemblais en essayant de faire le maximum pour ne pas voir les sources. Puis, je suis passé à l’opposé où j’ai travaillé sur la méthode, la référence. Là, il y avait un travail de décomposition-recomposition, ce que j’appelais “généré-dégénéré”. Drum-Machines, c’est vraiment un travail de composition qui est issu d’un travail en studio et de beaucoup de prises en extérieur, donc il y a un travail de compositeur dans le sens traditionnel.

Qu’en est-il d’EletroA ?

Le dispositif est le même que pour Drum-Machines mais j’utilise les CD que j’utilise sont des résidus de composition en studio, de pièces acousmatiques, donc des éléments qui ont permis de créer une pièce à un moment ou à un autre. J’ai transposé le geste et la musique que je faisais sur vinyle sur du CD. En même temps, je peux spatialiser le son en temps réel. C’est vraiment de la musique électroacoustique, acousmatique, mais improvisée. Ce qui n’est pas le cas de Drum-Machines.

Propos recueillis par Cécile Becker - Photo : DR

ElectroA, le 30 septembre à 22h30 à la Salle de la Bourse

Drum-Machines, le 7 octobre à 20h30 à la Cité de la Musique et de la Danse

comments powered by Disqus